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Fonds pour la paix, négociation et réinsertion : les leçons latino-américaines face à la violence des gangs en Haïti

Photo du rédacteur: Amitié FM
Amitié FM
il y a 9 heures
6 min de lecture

Entre 2016 et 2026, Haïti n’a pas seulement connu une augmentation des actes criminels : la violence a profondément changé de nature. Des groupes, autrefois localisés se sont fédérés, ont conquis des corridors stratégiques, taxé la circulation des personnes et des marchandises, puis contesté à l’État le contrôle des routes, des ports, des quartiers et des services essentiels.

 

La catégorie ordinaire de « gang » ne suffit plus à rendre compte de cette mutation. Dans la tradition sociologique ouverte par Frederic Thrasher, le gang apparaît comme une forme de sociabilité territoriale façonnée par le conflit. John Hagedorn a montré comment ces groupes peuvent s’institutionnaliser lorsque la pauvreté, l’économie informelle et l’affaiblissement des institutions assurent leur reproduction. Les travaux d’Enrique Desmond Arias permettent, pour leur part, de comprendre l’installation d’un ordre criminel parallèle : le groupe armé ne se contente plus de violer les règles; il impose ses propres prélèvements, interdits, sanctions et mécanismes de contrôle territorial.

 

Cette transformation s’est notamment manifestée par la formation de coalitions armées à partir de 2020, l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, le blocus du terminal pétrolier de Varreux en 2022, puis les attaques coordonnées de mars 2024 contre les prisons, les commissariats, l’aéroport et d’autres symboles de la souveraineté nationale.

 

La violence s’est également étendue vers l’Artibonite et le Centre. Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti et le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme ont documenté 4 789 morts en 2023. Pour l’année 2024, l’ONU a recensé au moins 5 601 morts, 2 212 blessés et 1 494 personnes enlevées. Plus d’un million de personnes ont, par ailleurs, été contraintes d’abandonner leur foyer.

 

Les meurtres, les viols, les enlèvements, les incendies, les extorsions et le recrutement d’enfants sont des crimes qui exigent des enquêtes, des poursuites et des réparations. Une éventuelle négociation ne doit donc jamais établir d’équivalence morale entre l’État, les victimes et leurs bourreaux. Mais reconnaître l’horreur n’oblige pas à renoncer à l’intelligence politique.

 

Dans une lecture wébérienne, l’État revendique le monopole de la contrainte légitime. Il exerce précisément sa souveraineté lorsqu’il décide quand recourir à la force, quand poursuivre les responsables et quand aménager une voie de sortie contrôlée. Un pouvoir public qui négocie les modalités d’une reddition ne partage pas sa souveraineté : il l’exerce.

 

La Police Nationale d’Haïti (PNH) a conduit de nombreuses opérations de reprise territoriale, mobilisé ses unités spécialisées et tenté de sécuriser des axes stratégiques, avec l’appui ponctuel des Forces Armées d’Haïti (FAD’H) et de nouveaux moyens technologiques. Ces efforts ont empêché un effondrement complet de l’appareil public, mais ils se heurtent à des difficultés persistantes : insuffisance des effectifs, faiblesse du renseignement criminel, trafic transnational d’armes, prisons défaillantes et paralysie de l’appareil judiciaire.

 

Une opération policière peut permettre de reprendre un carrefour, un commissariat ou un quartier. Elle ne suffit pas à supprimer le marché de la violence qui finance le recrutement et prépare la relève criminelle. De même, une force extérieure peut ouvrir une fenêtre de sécurité; elle ne peut rendre la justice au nom d’Haïti, rétablir l’école, offrir des revenus légaux aux jeunes ou reconstruire la confiance entre l’État et les citoyens.

 

Autorisée par la résolution 2699 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, adoptée le 2 octobre 2023, puis déployée à partir de juin 2024 sous direction kényane, la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS) devait renforcer les institutions haïtiennes. Sous-déployée, insuffisamment équipée et dépendante de contributions volontaires, elle n’est pas parvenue à inverser l’expansion territoriale des groupes armés.

 

La résolution 2793 du 30 septembre 2025 a ensuite consacré la transformation du dispositif en Force de Répression des Gangs (GSF), autorisée à compter jusqu’à 5 550 membres et à mener des opérations ciblées en coordination avec les institutions haïtiennes.

 

Il serait prématuré de déclarer cette nouvelle force définitivement inefficace. Son action ne pourra toutefois faire disparaître, à elle seule, les causes politiques, économiques et sociales de la crise. La coercition demeure nécessaire pour protéger les civils et rendre toute négociation crédible; elle devient stérile lorsqu’elle est conçue comme une stratégie totale.

 

Il convient de saluer, à cet égard, l’engagement des pays partenaires qui soutiennent Haïti dans sa lutte contre la violence armée. Les États-Unis occupent une place importante dans cet effort à travers leur assistance sécuritair

 

 

Haïti figure, toutefois, parmi les principaux territoires de transit de stupéfiants identifiés par les autorités américaines, ce qui révèle sa vulnérabilité face aux réseaux transnationaux.

 

Un processus crédible de négociation, de désarmement et de démantèlement pourrait contribuer à modifier cette perception. En réduisant les capacités des groupes armés, en renforçant la coopération judiciaire et en reprenant le contrôle des circuits illicites, Haïti créerait progressivement les conditions d’un réexamen des classifications qui affectent son image internationale.

 

La négociation ne produirait pas, à elle seule, un retrait automatique de ces listes, mais elle pourrait devenir, lorsqu’elle s’accompagne de résultats vérifiables, un instrument de restauration de la souveraineté et de la crédibilité diplomatique du pays.

 

Haïti possède déjà une expérience de l’articulation entre dialogue et coercition. En février 2006, après l’élection de René Préval et alors que la MINUSTAH était présente dans le pays, des chefs armés de Cité Soleil annoncèrent qu’ils étaient disposés à remettre leurs armes au nouveau gouvernement. L’administration Préval privilégia d’abord l’apaisement et la relance du désarmement. Lorsque les promesses ne furent pas respectées et que les enlèvements persistèrent, le président durcit sa position : les groupes armés devaient déposer leurs armes ou affronter la force publique.

 

Ce précédent rappelle que le dialogue et la coercition ne sont pas contradictoires. Le premier explore une sortie; la seconde garantit que le refus aura un coût. L’État peut donc négocier sans se désarmer lui-même, à condition de disposer d’un mandat public, d’objectifs vérifiables et d’un rapport de force qu’il travaille constamment à reconstruire.

 

Depuis 2024, plusieurs chefs de groupes armés ont publiquement parlé de dialogue, de négociation ou de réconciliation. Ces déclarations ne constituent pas des preuves de bonne foi, surtout lorsqu’elles accompagnent des enlèvements, des violences sexuelles et l’occupation criminelle de territoires. L’État aurait néanmoins tort de les ignorer. Il peut les transformer en tests vérifiables : cessez-le-feu local, libération des otages, arrêt du recrutement d’enfants, réouverture des routes, remise inventoriée des armes, retrait de certains territoires et coopération avec la justice.

 

Si les chefs refusent de traduire leurs paroles en actes, leur cynisme devient manifeste. S’ils acceptent et qu’un mécanisme indépendant confirme leurs engagements, des vies peuvent être sauvées et les coalitions criminelles progressivement divisées. La parole de paix d’un chef de gang n’est donc pas une garantie; elle constitue une piste stratégique que l’État peut exploiter avec prudence, fermeté et intelligence.

 

Les expériences latino-américaines montrent que cette démarche n’est pas inédite. Au Nicaragua, la police d’Estelí et l’organisation ADESO « Las Segovias » ont soutenu, au début des années 2000, des accords associant médiation communautaire, engagements de paix et projets de vie. En Équateur, l’inclusion juridique et sociale de groupes comme les Latin Kings et les Ñetas fut associée à une diminution de certaines formes de violence. En Colombie, le gouvernement a ouvert en 2024 un espace de conversation sociojuridique avec le Clan del Golfo afin d’examiner les conditions d’une soumission à la justice et d’un démantèlement vérifiables.

 

Ces expériences ne prouvent pas que toute négociation réussit. Elles montrent plutôt ce qui distingue un processus de paix d’une transaction clandestine : mandat légal, objectifs limités, vérification indépendante, sanctions en cas de rupture et participation des victimes.

 

C’est dans ce contexte que prend tout son sens le lancement, le 14 septembre 2026, du Fonds pour les dividendes de la paix en Haïti par le Chef du gouvernement, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, en partenariat avec le système des Nations unies. Le mécanisme repose sur trois axes : désarmement, démantèlement, puis réinsertion et réduction de la violence communautaire.

 

La Commission Nationale de Désarmement, de Démantèlement et de Réinsertion (CNDDR) constitue l’organe naturel pour coordonner cette architecture. Elle devrait cartographier les groupes armés, distinguer les chefs, les exécutants et les enfants recrutés, préparer les médiations, certifier les remises d’armes, protéger les personnes qui quittent les réseaux criminels et orienter les dossiers vers la justice.

 

Le sujet de la négociation avec les gangs ne doit plus être traité comme un tabou. Il doit devenir un objet de politique publique, soumis à des règles, à des limites et à une obligation de résultat.

 

Cette démarche ne saurait toutefois déboucher sur une amnistie générale. Le droit international exclut les amnisties couvrant le génocide, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre, la torture, les disparitions forcées et les autres violations graves des droits humains.

 

Le refus de l’impunité n’interdit pas toute flexibilité pénale. Des mesures individualisées peuvent toutefois être envisagées pour des infractions moins graves, à condition qu’elles reposent sur la remise des armes, la libération des personnes séquestrées, la non-récidive et la coopération judiciaire.

 

La théorie de la transformation des conflits développée par John Paul Lederach invite à agir simultanément sur la violence immédiate, les relations qui la reproduisent et les structures qui la rendent profitable. Dans cette perspective, négocier ne signifie ni reconnaître une souveraineté aux gangs ni leur offrir l’oubli. L’État peut négocier des redditions, des accès humanitaires, la libération d’otages, des retraits territoriaux, des calendriers de désarmement et des parcours individualisés de sortie, tandis que la justice poursuit les auteurs de crimes graves.

 

Après dix années d’expansion criminelle, la population haïtienne ne peut continuer à être l’otage d’une opposition abstraite entre la force et le dialogue. La force protège; la justice rétablit la norme; la négociation ouvre des voies de sortie; la réinsertion empêche la relève criminelle. En les ordonnant avec fermeté et lucidité, l’État ne négocie pas sa souveraineté : il se donne les moyens de la reconquérir.


Jacques Lauture

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