Tout pouvoir politique est, par essence, appelé à se perpétuer : un billet à la RED
- Amitié FM

- il y a 4 heures
- 3 min de lecture

Par Lauture Jacques
Sociologue/Diplomate
La récente correspondance de la Résistance Démocratique (RED), adressée au Chef du Gouvernement haitien, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, mérite d’être considérée avec sérieux, car elle pose une question fondamentale pour toute transition : jusqu’où doit aller la neutralité d’un gouvernement appelé à accompagner un processus électoral ?
Sur le principe, la préoccupation exprimée par la RED est légitime. L’administration publique, les ressources de l’État et les institutions de la République ne sauraient être mises au service d’un candidat, d’un parti ou d’une coalition. La crédibilité des prochaines élections dépendra précisément de la capacité des institutions à garantir l’égalité des compétiteurs et la liberté du suffrage.
Cependant, une distinction conceptuelle s’impose : la neutralité de l’État ne signifie pas nécessairement la neutralité politique des gouvernants.
Depuis Machiavel jusqu’aux théories contemporaines du pouvoir, la science politique enseigne que toute organisation politique tend à rechercher sa conservation, à étendre son influence et, lorsqu’elle en a la possibilité, à assurer sa continuité. Cette aspiration à la permanence n’est donc pas, en elle-même, une anomalie démocratique. Elle le devient lorsqu’elle conduit à la captation des institutions, à l’utilisation des ressources publiques à des fins partisanes ou à la rupture de l’égalité entre les compétiteurs.
Cette logique trouve un écho philosophique chez Spinoza, pour qui « chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être ». Transposée avec prudence au champ politique, cette pensée permet de comprendre qu’une force arrivée aux responsabilités puisse chercher à préserver son influence et à prolonger son projet, pourvu qu’elle demeure soumise aux règles de la compétition démocratique.
Cette réalité n’est pas propre à Haïti. En République dominicaine, le président Luis Abinader s’est présenté en 2024 sous les couleurs du Partido Revolucionario Moderno (PRM) alors même qu’il exerçait la présidence. Il a été réélu et son parti a remporté une très large majorité au Congrès. Le fonctionnement démocratique n’imposait pas au président de renoncer à sa famille politique, mais exigeait que la compétition demeure encadrée par les institutions électorales et les règles constitutionnelles.
Le Brésil offre une autre illustration. En 2022, Jair Bolsonaro était à la fois président de la République et candidat à sa réélection sous la bannière du Parti libéral. Il a pourtant été battu au second tour par Luiz Inácio Lula da Silva. Cet exemple rappelle qu’un gouvernement peut souhaiter sa continuité sans pour autant disposer du verdict des urnes.
Plus récemment, en Colombie, Iván Cepeda s’est présenté à l’élection présidentielle de 2026 comme candidat d’une coalition comprenant le Pacto Histórico, la famille politique du président sortant Gustavo Petro. Là encore, la proximité d’une candidature avec le pouvoir en place ne saurait, à elle seule, constituer une négation du principe démocratique.
Dans cette perspective, il ne serait pas, en soi, anormal que le gouvernement dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé entretienne des affinités avec une formation politique ou souhaite voir certaines de ses orientations prolongées au-delà de la transition. Ce qui devient démocratiquement inadmissible, en revanche, c’est que cette préférence politique se transforme en préférence institutionnelle de l’État.
Toute la nuance se trouve là : le Gouvernement peut avoir des alliés ; l’État, lui, ne doit pas avoir de candidat.
C’est pourquoi la métaphore sportive utilisée par la RED, celle d’une fédération qui posséderait sa propre équipe, paraît institutionnellement limitée. Le Gouvernement n’est pas, à lui seul, « la fédération ». En Haïti, l’organisation du scrutin relève principalement du Conseil électoral provisoire, institution distincte de l’Exécutif. La véritable question consiste donc à savoir si les mêmes règles s’appliqueront à tous et si les institutions seront suffisamment solides pour prévenir toute utilisation partisane des moyens publics.
Sur ce point, la RED a raison d’exiger des garanties. Mais réclamer la neutralité de l’administration est une chose ; exiger la dissolution d’un groupement politique en raison de sa proximité avec le pouvoir en est une autre. Une telle demande mérite d’être appréciée avec prudence au regard du pluralisme, de la liberté d’association et des principes de la compétition démocratique.
Dans une démocratie, on ne neutralise pas les ambitions : on les réglemente. On ne demande pas aux gouvernants de cesser d’être des acteurs politiques ; on leur interdit de transformer l’État en patrimoine électoral.
Haïti n’a donc pas besoin d’un pouvoir dépourvu de toute préférence politique; hypothèse difficilement réaliste. Elle a besoin d’un État impartial, d’un Conseil électoral crédible et de mécanismes de contrôle capables de garantir qu’aucun compétiteur, qu’il soit proche ou éloigné du pouvoir, ne bénéficie d’un privilège institutionnel. Car la démocratie ne condamne pas l’ambition de continuité ; elle exige simplement que celle-ci reste subordonnée au libre choix des citoyens.





Commentaires