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Lettre ouverte de Michel Soukar

Photo du rédacteur: Amitié FM
Amitié FM
2 sept.
3 min de lecture

Aux dirigeants politiques, aux acteurs de la société civile, aux secteurs économiques, à la communauté universitaire, à la diaspora haïtienne, à toutes celles et ceux qui portent encore ici et ailleurs la responsabilité et l'avenir d'Haïti, à l'ensemble des forces vives de la nation.

 

Aujourd’hui, il est désormais inutile de feindre l’étonnement devant la situation qui prévaut depuis quelque temps à travers le pays. Les signes annonciateurs étaient visibles et tout cela, croyez-moi, résulte de toutes ces dynamiques anciennes, patiemment installées et dont les effets se déploient maintenant sous nos yeux sans aucune surprise. Cela fait longtemps, mais je l’avais annoncé, non en tant que prophète, mais à partir d’une compréhension lucide des dynamiques profondes que traverse le pays depuis bien des décennies.

 

Cependant, l’histoire récente a montré clairement comment, d’un niveau à l’autre, beaucoup d’entre nous ont été utilisés, que ce soit par faiblesse, par pression, ou pour toute autre raison qui les a momentanément privés de leur esprit de discernement, à participer à cette politique d’humiliation et de destruction de leur propre pays.

 

Je ne veux même plus en douter : c’est si évident. C’est évident que le pays ne s’est pas effondré par une simple fatalité, une sorte de malédiction que l’on évoque volontiers pour éviter de regarder en face les causes réelles et profondes de son effondrement. Parce que ceux qui avaient le devoir de le protéger ont sciemment accepté de devenir les instruments d’un projet inavoué et inavouable qui a nié toute notre dignité, notre avenir et notre mémoire.

 

Je vous écris pour vous dire que cette évidence n’est plus discutable : elle s’impose à nous tous sans aucune possibilité de la contourner. L’histoire nous regarde, vous et moi.

 

Bien que nombre d’entre nous, après avoir tiré profit de leurs actes malhonnêtes, aient déjà abandonné le pays, reproduisant ainsi le même schéma déjà connu de désertion de leurs responsabilités, comme à chaque cycle de ruine. « Yo fin manje yo jeté yo. » Mais aujourd’hui, j’écris pour vous rappeler que, malgré tout, il est encore possible d’agir ensemble, dans la bonne direction. Je vous affirme qu’une marge d’action demeure encore possible et qu’elle doit être saisie avant que les dynamiques actuelles ne deviennent irréversibles (Pita ka pi tris).

 

Pour cela, il faudra :

 

1. Instaurer un cadre de concertation fondé sur les ressources encore disponibles.

2. Mettre en œuvre des mesures structurantes qui permettent de reprendre le contrôle du processus national, sachant qu’il ne peut y avoir d’élections crédibles sans un contrôle effectif de l’État sur le territoire et sur les institutions chargées d’en garantir l’intégrité.

3. Ensuite, envisager la formulation d’un Pacte patriotique.

4. Définir, dans la foulée, une architecture de transition crédible.

5. Mettre en place une instance de gouvernance consensuelle (un gouvernement de Salut public).

6. Organiser des élections dans des conditions réellement améliorées et faire de ce scrutin non un frein, mais un passage obligé vers la résolution de la crise.

 

Aujourd’hui, je considère que miser sur des élections où un « meilleur » doit simplement gagner serait une illusion dangereuse. Tout d’abord, un scrutin n’a de sens que s’il s’inscrit dans un cadre institutionnel solide, sous le contrôle effectif de l’État, et dans des conditions permettant aux électeurs d’exprimer réellement la souveraineté populaire. Il serait insensé de prétendre résoudre la crise à partir d’une simple grille d’analyse, tant les dynamiques en jeu exigent une compréhension plurielle, structurée et profonde, ancrée dans la réalité du pays.

 

Un leadership individuel, même animé des plus belles intentions, ne pourra en aucun cas absorber toute la profondeur de ces défaillances politiques, économiques et institutionnelles. Dans ces conditions, je crois qu’aller aux élections sans un cadre collectif, sans ce Pacte patriotique, sans une transition structurée, risque de conduire le pays vers une crise encore plus grave, à moins que l’on n’accepte consciemment l’effacement progressif du pays comme une fatalité silencieuse, que certains semblent prêts à cautionner, ce qui serait également la conséquence logique de cette politique fragmentée.

 

Lorsque les élites se retirent ou se dérobent de la vie publique, lorsque les choix collectifs se réduisent à des stratégies individuelles, c’est l’existence même du pays qui se trouve menacée. Sans un cadre commun, sans un pacte patriotique réel, sans une vision partagée, la nation risque de continuer à glisser vers une forme de disparition politique, symbolique et historique.

 

Un scrutin n’aura de sens que s’il procède d’un processus ordonné et doit être issu d’une transition, non d’un geste isolé. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est établir un cadre de réflexion clair, définir un agenda de travail pour finalement structurer la transition et ainsi permettre que les élections en émergent naturellement, même dans un contexte où les gangs armés ne seront pas totalement disparus, vu que le processus de démantèlement prendrait du temps et qu’il serait illusoire d’attendre leur disparition complète avant d’engager la reconstruction institutionnelle.

 

Michel Soukar

1er septembre 2026

Port-au-Prince, Haïti

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